Les lauréats des Prix de la Chancellerie 2017

lundi 13 novembre 2017 - 10:15

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Chaque année depuis 1987, la Chancellerie des universités de Paris remet à de jeunes docteurs de toutes nationalités, issus des 17 universités et de 6 grands établissements d’enseignement supérieur d’Île-de-France, des prix récompensant l’excellence de leur recherche, dans des champs disciplinaires aussi variés que le droit, la médecine, la pharmacie, les sciences économiques et la gestion, les lettres, les sciences humaines et les sciences.

Cette année, deux doctorants de l’EPHE sont lauréats des Prix de la Chancellerie des universités de Paris.

Marie BOSSAERT a reçu le Prix Louis-Forest / Thiessé de Rosemont en Lettres et Sciences humaines.

Présentation de sa thèse : « Connaître les Turcs et l'Empire ottoman en Italie. Construction et usages des savoirs sur l'Orient de l'Unité à la guerre italo-turque », sous la direction de Gilles PÉCOUT et Daniele MENOZZI

Comment et pourquoi étudie-t-on les Turcs dans l’Italie libérale ? Le travail porte sur la construction et les usages des savoirs sur le turc, les Turcs et l’Empire ottoman de l’Unité à la guerre italo-turque de 1911. Cette production est liée à trois phénomènes : l’édification de l’État italien, les transformations de l’Empire ottoman et le développement d’une turcologie savante en Europe et dans l’Empire. À rebours des approches internaliste et saidienne, il s’agit de « désorientaliser » ce savoir en examinant les dynamiques politiques, sociales, économiques et culturelles ayant contribué à son émergence, en partant des acteurs et des pratiques, dans une perspective transnationale. Il s’agit notamment de réintroduire les acteurs ottomans, dont le rôle est crucial. Quatre objets sont privilégiés : la langue, la culture, l’histoire et le territoire. La connaissance de la langue a d’abord une vocation pratique : former du personnel compétent et favoriser les échanges italo-ottomans. Elle présente aussi des enjeux scientifiques, patrimoniaux et politiques. On assiste ainsi à l’émergence d’une turcologie au sein de l’orientalisme savant, lui-même en cours de nationalisation. L’histoire ottomane sert à comprendre le passé italien, au moment où s’élaborent des histoires locales et une histoire nationale. La thèse s’interroge enfin sur l’expérience du terrain. La guerre coloniale de 1911 entraîne un réinvestissement de tous ces savoirs, organisés depuis le tournant du siècle en vue de l’expansion italienne. La turcologie ne contribue donc pas tant à forger une identité turque qu’à comprendre le voisin ottoman pour rendre à l’Italie sa place en Méditerranée.

Hassan CHAHDI a reçu le Prix Schneider/Aguirre-Basualdo en Lettres et Sciences Humaines.

Présentation de sa thèse : « Le mushaf dans les débuts de l'islam. Recherches sur sa construction et étude comparative de manuscrits coraniques anciens et de traités de de qira'at, rasm et fawasil. », sous la direction de François DEROCHE

L’histoire de la constitution du muṣḥaf, telle que la rapporte la tradition musulmane, est caractérisée par de nombreuses contradictions. Ce travail tente de démontrer que le ḥadīṯ des sept aḥruf, la `arḏa aẖīra, le principe du Nāsiẖ-Mansūẖ et le ḥadīṯ qudsī sont des concepts qui ont contribué à légitimer la vulgate `uṯmānienne. La place d’al-Zuhrī dans la transmission et la légitimation du récit de la collecte du Coran est examinée en détail, de même que son statut de rapporteur qui est controversé au sein même de la tradition. Selon la nomenclature du ḥadīṯ, le mode de transmission du Coran durant les premières générations aurait dû être invalidé. Ni la mémorisation intégrale du texte coranique ni son enseignement ne se sont effectués à cette époque de la façon dont l’orthodoxie musulmane le professe. Cette étude montre que les qirā‘āt canoniques sont constitués de plusieurs micro-systèmes de lecture et qu’elles ne relèvent pas d’un enseignement prophétique exclusif, mais tirent en partie leur origine du qiyās et des dialectes tribaux. Sur un plan théologique, l’histoire du corpus coranique et ses qirā’āt ont été occultées dans l’argumentaire développé par les écoles théologiques autour du statut ontologique du Coran : quelles en sont les raisons profondes ? Peut-on parler de « théologisation progressive du texte canonisé » ? Enfin, la confrontation des codex et des données de traités de qirā’āt, rasm et fawāṣil montre que des codex non `uṯmāniens circulaient encore à une époque où la phase de canonisation aurait dû être achevée. En définitive, cette étude de la tradition musulmane et des codex suppose une histoire du Coran différente de celle élaborée par la tradition.