Sandro PASSAVANTI

Diplôme :
Doctorat
Mention :
Religions et systèmes de pensée
Date :
lundi 17 décembre 2018 - 14:30
Délire et pathologie de la perception dans l’Antiquité classique. Littérature, philosophie, médecine

M. Sandro PASSAVANTI soutiendra sa thèse de doctorat préparée sous la direction de Philippe HOFFMANN et Mme Maria Michela SASSI

Co-tutelle : université "Scuola di Alti Studi «Scienze della cultura» – Fondazione Collegio San Carlo di Modena (ITALIE)

  • Fondazione Collegio San Carlo di Modena - Via San Carlo, 5 - 41121 Modena (MO), Italie, salle Sala Dottorato
  • Jury : M. Philippe HOFFMANN, Mme Alessia GUARDASOLE, Mme Maria Michela SASSI, M. Fabio STOK

Résumé

« Les Grecs et les Latins n’avaient pas fait du trouble de la raison une analyse assez profonde et détaillée pour penser à imposer une dénomination collective à un genre de ses symptômes, fussent-ils les plus remarquables de tous. Ceux dont il est ici question, les hallucinations, ils les avaient observés sans doute, ils les connaissaient. Mais ils ne les rassemblent pas sous une désignation générale ». Ceci était l’avis du médecin L.-F. Lélut (L’amulette de Pascal, 1846), un jugement qui reflète l’image que la science de son époque s’était faite de la réflexion des Anciens sur les pathologies de la perception dans le délire. À l’exclusion des recherches d’empreinte positiviste visant à retrouver les catégories psychiatriques dans certaines manifestations pathologiques dont nous avons trace dans les textes classiques, aucune étude générale n’a jamais été consacrée aux liens établis par les Anciens entre altérations cognitives et désordres morbides de la perception. Cette recherche se propose de combler cette lacune, en étudiant de manière systématique les textes anciens faisant état de cet ensemble d’expériences pathologiques, et ce sur la longue durée, depuis la physiologie présocratique jusqu’aux traités médicaux latins de l’Antiquité tardive. Après une introduction détaillant la méthodologie de recherche et le status quæstionis, le travail s’articule en trois parties. Dans la première, j’analyse les textes de la Collection hippocratique dans lesquels il est question d’altérations des facultés cognitives et sensorielles, retraçant le paradigme de compréhension de ces phénomènes propre aux médecins grecs des Ve-IVe siècles. Une comparaison avec les scènes de folie visionnaire du théâtre attique contemporain permet de faire ressortir la priorité chronologique et spéculative des représentations euripidéennes de la vision morbide comme phénomène trompeur, en opposition à l’image archaïque du visionnaire comme maître de vérité – un trait dont la médecine rationnelle saura aussitôt tirer profit à sa manière dans ses descriptions des syndromes hallucinatoires. La deuxième partie du travail retrace l’histoire de la réflexion philosophique antique sur les troubles de la perception depuis Alcméon jusqu’à Épictète, à travers le double prisme de la physiologie de la perception et de la gnoséologie. Refusant et distançant le modèle matérialiste des Présocratiques, Platon et Aristote articulent ouvertement le problème des perceptions altérées de la folie à la fois en termes de vérité/fausseté et de reconstruction physiologique, dans le but de repousser les objections relativistes des Sophistes. L’essor du débat hellénistique entre Stoïciens et Académiciens tire son origine d’une opposition semblable entre des conceptions dogmatiques reposant sur une ‘harmonie préétablie’ entre l’homme et les objets de sa connaissance et, d’autre part, les positions sceptiques de ceux qui n’admettent la distinction des sensations de l’homme sain de celle du fou. La substance de ce débat, qui ne s’épuise pas avant la fin de l’Académie platonicienne au Ier siècle av. J.-C., se prolongera dans le Stoïcisme d’époque romaine et sera accueillie de bon gré par la tradition médicale postérieure : dans la troisième partie de l’enquête, une attention spécifique est accordée aux textes de Celse, Arétée de Cappadoce, Asclépiade de Bithynie, Galien, Cælius Aurélien, où l’héritage philosophique hellénistique se greffe sur la tradition clinique et pharmacologique précédente, en donnant lieu à de nouvelles conceptions nosologiques qui serviront de point de départ incontournable à toute réflexion médicale postérieure sur les troubles sensoriels.

Abstract

«The Greeks and Romans did not analyze the trouble of mind deeply enough to give a common denomination to a kind of its symptoms, as relevant as they may be. They surely observed and knew hallucinations, of which we are talking about. But they did not recollect them under a general definition». This was the opinion of the French physician L.-F. Lélut (L’amulette de Pascal, 1846), a statement which clearly reflects the opinion of scientists of his time about ancient analysis of psychopathological sensory alterations. Exception made for a positivistic interest, aiming at recognizing psychiatric categories in some pathological phenomena depicted in classical literature, no general study has ever been devoted to the relationship between cognitive alterations and pathological disorders of perception. This research intends to address such shortcoming through a long-term investigation of classical texts, by taking into account this cluster of pathological experiences, from Pre-Socratic physiology to the medical treatises of Late Antiquity. This work is structured in three sections: first, a methodological introduction and an analysis of the current state of art leads to an inquiry on Hippocratic texts about cognitive and sensory alterations (5th- 4th centuries BC). A comparison between medical literature and theatrical episodes of visionary madness reveals the chronological and speculative priority of Euripidean representations of morbid visions as deceptive phenomena, in opposition to the archaic image of the visionary as ‘master of truth’. The second part of the thesis focuses on the history of philosophical thought about troubles of perception, from Alcmæon to Epictetus, through the twofold lens of physiology of perception and epistemology. By refusing the Pre-Socratic materialistic model, Plato and Aristotle openly formulated the problem of distorted perceptions of madness in terms of truth and falsehood and physiological explicability, in order to push back sophistic and relativistic arguments. The development of Hellenistic Stoic/Academic debates originated from an analogous opposition between dogmatic conceptions – resting upon a ‘pre-established harmony’ between men and their objects of knowledge – and, on the other side, skeptical objections about the supposed indiscernibility of sane and mad perceptions. The core of this debate, which lasted until the end of the Platonic Academy in the 1st century BC, was perpetuated by the Middle Stoicism and then received by the subsequent medical tradition: in the third section, particular attention is devoted to the treatises written by Celsus, Aretæaus of Cappadocia, Asclepiades, Galen, Cælius Aurelianus, in which the Hellenistic philosophical heritage grafted on to the earlier clinical and pharmacological traditions. This turning point represents the very foundation of every medical consideration about sensory disorders until the end of Classical Antiquity.