Giuliana RICOZZI

Diplôme :
Doctorat
Mention :
Religions et systèmes de pensée
Date :
mardi 17 décembre 2019 - 09:30
Le dieux, le rire et la comicité. La représentation du divin dans les sources littéraires de la Grèce antique

Giuliana RICOZZI soutiendra sa thèse de doctorat préparée sous la direction de Mme Gabriella PIRONTI et Mme SIMONE BETA

Co-tutelle avec l'université de Pise (ITALIE)

  • Palazzo Matteucci - Piazza Evangelista Torricelli 2, 56126 PISA
  • Jury : Mme Gabriella PIRONTI, Mme SIMONE BETA, M. Pierre VESPERINI, M. Alberto CAMEROTTO, M. Maurizio BETTINI, M. François de POLIGNAC

Résumé

La représentation des dieux dans les sources littéraires de la Grèce antique prévoit le recours au rire et à l'humour. C’est un aspect caractéristique de la description et configuration du monde divin hellénique qui se déploie sur un arc chronologique très large, et devient l'objet d'élaboration, de réélaboration et d'investigation par les poètes, les intellectuels et les philosophes, pendant plusieurs siècles. Le rire est une composante fondamentale et récurrente tant dans la représentation des dieux que dans celle des hommes : il définit le périmètre des figures divines, tout en fonctionnant comme une sorte de connecteur entre la sphère des immortels et le monde des êtres humains Dans le corpus épique, les dieux, comme les hommes, rient et sourient ; ils utilisent l'ironie et le sarcasme, recourent à des stratégies qui amusent les autres dieux et, dans certains cas, également le public destinataire des chants. La représentation du monde olympien dans l'Iliade et dans l'Odyssée est marquée par le rire et le sourire des dieux. Tel est le cas de l'épisode d'Héphaïstos au Chant I de l'Iliade, mais aussi de l'histoire tout aussi célèbre de l'adultère d'Arès et d'Aphrodite au chant VIII de l'Odyssée. Dans le premier épisode, Héphaïstos, laid et boiteux, s'improvise échanson, un rôle destiné aux être beaux et jeunes, et il déclenche ainsi les rires des autres dieux. Le fait d’apparaître inadéquat par rapport à la tâche qu’on exécute, aussi et surtout d'un point de vue esthétique, est un mécanisme du rire qui fonctionne à la fois pour les dieux et pour les hommes, comme l'illustre le cas de Thersite. Dans le Chant d'Arès et d'Aphrodite, les dieux se moquent du couple d'amoureux pris en flagrant délit d'adultère et se laissent aller à des blagues drôles et licencieuses, comme s'ils étaient des hommes. Chez Homère, les dieux sont représentés dans toute leur puissance mais aussi avec toutes leurs faiblesses, : cette incohérence, cette différence souvent soudaine, est sans doute à l'origine du plaisir que le public ancien prenait à écouter ces histoires, comme en témoignent diverses sources. La Comédie et le drame satyrique exaspèrent à leur tour l'anthropomorphisme des dieux ; les auteurs exploitent ce paradoxe, en réduisant autant que possible la différence entre hommes et dieux. La complexité des figures divines fait ainsi l'objet d'un processus de simplification e d'altération qui transforme les dieux en de véritables caricatures. La réduction des figures divines en personnages stéréotypées, caractérisées par plusieurs vices et faiblesses met en mouvement la machine comique. Aux côtés des épisodes homériques et des représentations des divinités sur la scène comique, il ne faut pas oublier, enfin, la représentation ouvertement parodique des dieux homériques dans la Batracomyomachie, et la critique humoristique de Lucien à la configuration traditionnelle du monde divin qu’avaient construite les poètes aussi bien que les philosophes. La représentation humoristique et comique du divin dans les sources antiques est le symptôme d'une dialectique ludique entre dieux et hommes, d'une attitude joyeuse, amusée et amusante de l'homme face au divin qui habite le monde, et notamment du poète face aux dieux qu’il met en scène. Cette attitude diffère clairement de l'acte réel de dérision du divin, illustré par certains mythes et dûment sanctionné. Les formes comiques, humoristiques et parodiques de la représentation du monde olympien, récurrentes dans la production littéraire grecque, semblent donc indiquer clairement un choix d’articulation et de narration de la sphère divine qui au lieu de rejeter le rire, le considère un outil fondamental pour réfléchir sur les dieux et leurs rapports avec les hommes.

Abstract

The representation of the gods in ancient Greek literature is characterized by laughter and humour. This aspect of the description and configuration of the divine world embraces a wide chronological arc, and becomes the object of elaboration and investigation by poets, intellectuals and philosophers, over several centuries. Laughter is a fundamental and recursive component in the representation of both gods and men. It connects mortals and immortals, and at the same time it defines the perimeter of divine figures. In literary sources related to the genre of the epic, gods, like men, laugh and smile; they use irony and sarcasm, resort to humorous jokes that amuse other gods and, in some cases, the audience to whom the songs are addressed. The representation of the Olympic world in the Iliad and in the Odyssey is marked by the laughter and smile of the gods. This is the famous case of the episode of Hephaestus in Book I of the Iliad and the equally famous story of the adultery of Ares and Aphrodite in Book VIII of the Odyssey. Hephaestus, ugly and lame, improvises himself as a cupbearer, a role destined to beautiful and young immortals, and he thus triggers the laughter of the other gods. Being inadequate in relation to the assigned task, and also from an aesthetic point of view, is a mechanism of laughter that works for both gods and men, as illustrated by the case of Thersites. In the Song of Ares and Aphrodite, the gods mock the couple of lovers caught in the act of adultery and indulge in funny and licentious jokes, as if they were men. In Homer's work, the gods are represented in all their power but also with all their weaknesses: this ambivalence is at the origin of the pleasure that the ancient public felt when listening to these stories, as various sources attest. The Comedy and the satyric drama in turn exasperate the anthropomorphism of the gods; the authors exploit this paradox, reducing as much as possible the difference between men and gods. The complexity of the divine figures is thus the subject of a process of simplification and alteration that transforms the gods into true caricatures. The reduction of divine figures into stereotypical characters, characterized by several vices and weaknesses, sets the comic machine in motion. Alongside the homeric episodes and the representations of the gods on the comic scene, we must not forget, finally, the openly parodic representation of the homeric gods in the Batrachomyomachia, and Lucian's humorous criticism of the secular configuration of the divine world, built by poets and philosophers. The humorous and comic representation of the divine is the symptom of a playful dialectic between gods and men, of a joyful and amusing attitude of man towards the religious. This attitude clearly differs from the real act of derision of the divine, illustrated by certain myths and duly sanctioned. The comic, humorous and parodic forms of representation of the Olympic world therefore seem to indicate clearly a choice of articulation of the divine sphere which does not reject but considers laughter as a fundamental tool to reflect on the gods and, consequently, on their relationship with men.